BIO

Combien de journalistes ont-ils fait tourner en bourrique depuis leurs débuts ?
Sont-ils tellement insupportables que plus personne ne veut les rencontrer ?
Je ne sais pas pourquoi, mais ils insistent depuis des semaines pour déverser en moi le contenu de leurs cerveaux afin que je restitue leur univers dans un compte-rendu bien senti, un truc entre le gonzo journalisme et, m’expliquent-ils, la page « C’est mon histoire » du magazine ELLE.
Une chose est certaine, ce n’est pas pour mon expertise musicale qu’ils m’ont élue. « On le sait, que tu n’y connais rien de rien, mais c’est comme ça, c’est toi qu’on aime », clament-ils. « On va passer toute la journée ensemble, tu vas t’éclater comme jamais dans ta vie ». Ils achèvent de me convaincre en me promettant une pizza.
« A l’âge de trois ans, j’ai été opéré des végétations et j’ai rencontré des êtres de lumière », m’annonce Nicolas. J’en déduis qu’il va me raconter sa vie dans les détails les plus intimes, qu’ensuite ce sera au tour de Benjamin, et que je n’aurais plus qu’à consacrer le reste de la mienne, de vie, à rédiger leur biographie en une quarantaine de volumes. Mais non. Ce n’est pas comme ça que ça se passe.
Faisant fi de la chronologie ou de tout autre forme de logique, Benjamin saute du coq à l’âne et d’Ennio Morricone (qu’il adore) à la pizza fresca (dont il raffole) en passant par une foule de jeux vidéos dont je n’ai jamais entendu parler. Pour ne pas être en reste, Nicolas se met lui aussi à dire n’importe quoi et je me retrouve entre deux fous furieux qui me hurlent dans les oreilles en stéréo : « Viens, viens, on fait une photo et on la met tout de suite sur Facebook pour que nos fans voient qu’on est avec toi ! ».
Je reprends les choses en main. Bon, alors, les garçons, comment vous êtes-vous rencontrés ? Je peine à saisir tous les noms de musiciens, de bars et de salles de concerts qu’ils me jettent en rafales. Il est question de « Chez Jimmy » à Bagnolet et des « Paris Barrocks » que Raskal et Ronan organisaient les jeudis et où se croisaient des groupes post punks tels les Dalton, les Soucoupes Violentes, les Witches Valley. Nicolas jouait de la basse dans les Wampas, Benjamin était batteur pour les Moonshiners. Ensemble, ils ont joué dans les Torpedo pendant trois ans, Nicolas à la basse et Benjamin au chant. Dans leurs histoires, il y a des suicides, des overdoses, des gens qui disparaissent, des groupes qui se séparent du jour au lendemain, des amitiés qui se font et se défont.
En 1998, c’est de musique électronique, de rap et de sound system dont il s’agit. Nicolas et Benjamin sont vraiment bons copains. Ils ont quatre morceaux le jour où Nicolas rencontre dans la rue un type qui veut les produire. Lorsque sort le disque de Sporto Kantes, tout le monde est étonné, Nicolas et Benjamin les premiers. De là découlent tout un tas d’événements étranges. Ils vendent plein d’albums, partent en tournée, passent à la radio et ne s’adressent pratiquement pas la parole. Ils s’engueulent pendant les interviews, Benjamin refuse de faire les concerts, Nicolas est obligé de partir en tournée avec un autre musicien. Benjamin : « Je trouvais que ce groupe, c’était de l’escroquerie ». Naïvement, je demande : « Et vous avez gagné de l’argent ? »
Benjamin préfère écrire des chansons, alors il sort deux disques sous le nom de Sportès.. A l’époque, en 2006, Nicolas et Benjamin ne se parlent plus du tout. Mais le jour des quarante ans de Benjamin, Nicolas l’appelle. Ils se revoient et c’est la révélation. Pas d’êtres de lumière cette fois-ci, mais tout de même un truc dingue. Benjamin : « La chanson ça ne marchait pas, l’amour ça ne marchait pas, je sortais de l’hôpital, il restait ce truc entre nous, l’amitié, l’amitié que Sporto Kantes avait failli détruire. » Nicolas : « Tu vois, Hélèna, l’amitié, c’est beau ». J’en ai les larmes aux yeux. La suite est un conte de fées. Nicolas : « Il y a une complémentarité entre nous, on a fini par s’en rendre compte. On à retravaillé à partir des chansons de Benjamin et ça a donné un truc super. »
Ensuite, on écoute tous les trois le nouvel album. C’est difficile, parce que Nicolas chante en même temps, mais autre chose. A un moment, il y a une voix de cantatrice. Je demande : « C’est qui ? » Ils m’expliquent. « C’est Benjamin, on a transformé sa voix. En fait, c’est une erreur avec le logiciel, mais on l’a gardé comme ça parce qu’on dirait Klaus Nomi. C’est de la musique de stade, non ? »
Ils sont trop mignons, je trouve. Plus loin, des chants africains. « c’est tiré d’un film de Jean Rouch. Tu sais, Hélèna, tu peux l’écrire, on a failli avoir Amadou et Mariam pour l’album. » A un moment, Nicolas reprend la chanson de Dorothée : « Allô monsieur l’ordinateur/Où est passé mon cœur ? ». Une phrase revient : « Les Canadiens sont des connards ! (lol) ». Et aussi « Ma vie c’est de la merde ». Bien.
En trois ans, ils ont produit soixante-cinq morceaux, mais n’en ont gardé que seize pour l’album. Ils ont des fans, mais ne les fréquentent pas trop. Ils trouvent que je devrais écrire un livre sur eux et que ça casserait sûrement la baraque. Mais ils disent aussi, à propos d’un morceau qu’ils trouvent un peu chiant et qu’ils ont l’intention d’abréger : « Là, faut couper. C’est comme quand tu fais l’amour et que ça dure trop longtemps, tu finis par t’emmerder. »
Hélèna Villovitch, avril 2011